Djugha
Qui n’a pas de voisin détruisant les civilisations est heureux. Mais ce n’est pas le cas de notre peuple. Le peuple arménien, du fait des tribus turques qui ont envahi notre pays natal de l’Altaï lointain, il y a presque 1000 ans, ne fait plus partie des heureux.
Djugha était une des villes ancienne et connue de l’Arménie Occidentale. Elle se trouvait dans la province de Erndjak de Mets (Grand) Haiq, sur la rive gauche de l’Araks.
Dans la bibliographie arménienne, Djugha a été mentionnée dès le 5e siècle comme un bourg, par le fondateur de l’historiographie arménienne M. Khorenatsi. Puis, impliquée dans différents événements historiques, la ville est mentionnée plusieurs fois par des sources étrangères et arméniennes.
Dans les maisons de manuscrits, plusieurs ouvrages ont été écrits. Le plus ancien d’entre eux date de 1286. Au cours des siècles, la ville a eu plusieurs niveaux de développement. Le dernier, a débuté au début du 15e siècle, suite a l’installation à Djugha d’une partie des anetsis, les habitants de Ani, après la destruction leur ville.
‘La moitié est partie pour Djugha et pour la région de Van, L’autre moitié s est dispersée ailleurs, là où ils ont voulu’.
3000 maisons habitées, telle est la population recensée par John New Berry en 1581.
‘Fameuse capitale’ de l’Arménie, c’était la noble appellation donnée à Djugha à la fin du 16e siècle, à la veille de la dévastation et la migration forcée sous l’ordre de Chah Abas. En 1604, en visitant la ville, l’ambassadeur du Portugal en Perse Louis Pereira de Laserta a remarqué : ‘Djugha est située a trois jornatas de Tavrise, et cette grande ville d’arméniens ne compte aucun musulman’.
La migration forcée des Djughaecis, la population de Djugha, a été réalisée par Chah Abas avec l’aide du prince géorgien Tahmazghuli de Somkhet, qui avait adopté l’Islam.
On a donné 3 jours aux arméniens de Djugha pour quitter leur ville natale ; ceux qui restaient étaient menacés de mort.
La passage de la rivière s’est passé vite, sans la quantité suffisante de barques, tous agrippés a des boîtes. Ainsi toute la rivière était remplie de personnes noyées sans nombre.
Mais ce n’est pas tout du malheur que subirent les Djoughayecis. Chas Abas a appellé le bèke Tahmazghuli et a demandé: ‘… Après avoir fait fuir le peuple de Djugha, avez-vous brûlé les maisons?’ et il a donné l’ordre de revenir à la ville et de tout brûler.
Au printemps de l’année suivante, lors d’une dernière expédition, les Iraniens ont obligé les Arméniens réfugiés qui, rescapés de la migration forcée, s’étaient réinstallés à Djugha.
68 ans plus tard, en 1673, le chevalier Chardenen visitant Djougha a constaté ‘sur les rivages de l’Eraskh, se trouve l’Ancienne Djugha - la ville ruinée.
Las-bà on ne peut plus rien reconnaître de la grandeur qu’il y avait. Elle était construite sur une pente de montagne, le long des rivages de la rivière. Les entrées que la nature rendait fort difficiles à passer, étaient entourées de châteaux.
La ville avait 4000 maisons, d’après les Arméniens, mais en voyant les ruines elle ne devait en compter que la moitié… la vue était magnifique et ressemblait à un amphithéâtre. Maintenant, il n’y a que 30 familles, toutes arméniennes. Chah Abbas le Grand a détruit Djugha et toute la culture qui l’avait fait grandir’.
En 1812, le diplomate anglais William House Lay a noté: ‘on a vu les restes de Djugha, maintenant, c’est une ville complètement ruinée, au bord de l’Araks, dans les rochers et les montagnes. Non loin de là, il y a aussi les ruines d’un château et d’une petite tour.
…J’ai examiné les principales ruines de Djugha. Près de l’église ancienne, ou il reste encore le monument d’une jolie tombe avec des inscriptions et des ornements arméniens, j’ai pris aussi une photo plongeant sur le pont, presque entièrement détruit qui, autrefois, permettait de traverser l’Araks, non loin de la ville, en aval’.
En 1890, la chercheuse française Mme Chantre, en visitant les ruines de Djugha a écrit : ‘Le célèbre édifice, réduit en cendres et les restes ayant été raclés, il est maintenant difficile de se représenter la ville telle qu’elle était avant’.
En 1894 l’encyclopédie bien connue Brokehouse-Efron sur la cité indiquait que, de la ville qui jadis avait 50.000 habitants, il ne restait que les ruines de plusieurs maisons et d’églises, d’un assez grand cimetière et les bases du pont étendu sur la rivière d’Araks.
Djugha avait 9 monastères nommés St. Hovhannes, St. Astuatsatsin, St. Aménaprkitch, St. Gévorg, St. Minass, St. Hakob, St. Trinité ou Katan Supérieur, Fils André et le monastère de Pomblose.
Chah Abbas a fait prisonnier les Arméniens de Djugha, a détruit la ville, mais il a laissé intact le cimetière, qui s’étendait au sud-ouest, sur les collines littorales de l’Araks.
La valeur historique et artistique de ce lieu est exceptionnelle. Il est unique parmi les monuments de ce type et a une place exceptionnelle dans les trésors des civilisations.
On sait qu’en 1648, 43 ans après la destruction de la ville, Alexandre Rodess qui avait visité le cimetière, a trouvé 10 milles de khatchkars toujours en place et dont les sculptures d’art étaient en parfait état. Pourtant au début du 20e siècle, le cimetière ne comptait plus qu’environ 6.000 khatchkars, une pierre tombale en forme de bélier ainsi que 3 églises et une chapelle.
Et, comme le précise William House Lay: ‘Le cimetière, large et encombré, témoigne totalement de l’importance de la population. Il est recouvert de plusieurs rangées de pierres tombales, se dressant tout droit et, ainsi, en regardant de loin, on peut croire que c’est une compagnie de militaires, serrés les uns contres les autres. Ce sont les commémorations de nombreuses générations, ayant vécues sur plusieurs siècles …’.
En 1819, Djugha a été aussi visitée par le peintre et archéologue anglais Robert Ker Portre, qui, à son tour, a noté : ‘3 collines, entièrement recouvertes de pierres tombales, éloignées d’un pas les unes des autres, les pierres longues et alignées, certaines mesurant huit à dix pieds de haut, toutes soigneusement sculptées avec différentes images de croix, des saints, des anges, des oiseaux, des animaux, etc. Les plus splendides pierres tombales, … c’est un magnifique travail d’ornements. Je n’exagérerais pas si je disais que, dans ce cimetière, de milliers pierres tombales représentent tout à fait les traditions de l’Arménie ancienne’.
La même année, à propos du cimetière, Mesrop Tariadyanc a écrit: ‘Les morts racontent, plus que les vivants, la gloire des Ancêtres de Djugha. En effet, les formes des inscriptions, des sculptures et de plusieurs épitaphes majestueux méritent leur place dans les bibliographies’.
En 1914, le célèbre peintre arménien, Martiros Saryan, visitant le lieu ancien a écrit … ‘Les khatchkars m’ont étonné par la richesse de leur art, par la variété miraculeuse des rythmes des motifs. En même temps j’étais bouleversé en voyant qu’une partie d’entre eux a été déplacée et détruite au moment de la construction du chemin de fer’.
En septembre 1915, Aram Vruyr a travaillé pour Nicolai Mar au cimetière de Djugha en tant que photographe puis, en 1928, le critique d’art lituanien Yurgis Baltruchaitis. Les pierres tombales de Djugha se divisent en trois groupes par la perfection d’art du travail.
Le premier groupe de khatchkars date du 9e au 13e siècle. Le second, du 14e au 15e siècle. Le troisième, commence au début du 16e siècle et s’étend jusqu'à 1605.
Tous les khatchkars sont issus d’une pierre jaunâtre et rosâtre. Ils se dressent sur 2 à 2,5 mètres de haut et sont tous de largeur égale.
Le cœur du khatchkar et les plus bas-reliefs, ou les images symboliques sur les croix et les sculptures à deux niveaux, donnent l’illusion, de par leur forme particulière, d’un jeu d’ombres et de lumières. Sur les corniches des pierres tombales, les images de Jésus Christ, des Evangélistes et de Notre Dame étaient souvent sculptées. En bas du khatchkar il y a une élégante rosace, les branches de l’arbre de vie et, dans la partie inférieure de la pierre se trouvent l’inscription et la sculpture du défunt. Ainsi, le cimetière des Arméniens de Djugha a conservé les témoins loquaces du passé splendide, et il est le lieu d’origine rayonnant l’art de l’esthétique.
Pendant les années Soviétiques, le Nakhitchevan ayant été annexé à la république de l’Azerbaïdjan, le cimetière de Djugha, qui se situe dans cette région, n’avait pas seulement mérité l’attention du conseil d’administration de la protection des monuments de ce pays, mais aussi par le patronage de l’Etat, les pierres tombales étaient délibérément détruites et utilisées comme matériaux de construction.
Entre 1971 et 1973 après avoir effectuer des recherches sur place, l’historien Argam Ayvazyan a dénombré 30.000 khatchkars et, en 1987 lors d’une dernière visite, le Docteur ès science Murad Hasratian et le critique d’art Zaven Sargissian en ont enregistré presque autant.
Les faits attestant l’appartenance à la communauté arménienne du territoire et pour se délivrer de plusieurs milliers de ces monuments arméniens dénonçant la réalité historique, les autorités azéris du Nakhitchevan, en 1998, ont commencé à faire disparaître le cimetière de Djugha avec des bulldozers. Même l’UNESCO n’a pas pu arrêter ce génocide culturel.
En automne de 2002 des photos témoignent que, dans le célèbre cimetière de Djugha, il ne restait même pas un seul khatchkar debout.
Du 10 au 14 décembre 2005, encouragés par l’impunité des autorités, les azéris ont envoyé leurs troupes dont plus de 100 soldats étaient armés de marteaux lourds, de pics, mettant en miettes tous les khatchkars qui étaient déjà déracinés et éparpillés par terre.
Ils ont chargé les khatchkars et les pierres tombales broyés dans des camions avec des excavateurs et les ont éloignés de leur origine. Une partie d’entre eux a été jetée sur le coté du chemin de fer, regardant vers l’Araks. En fait, en décembre 2005 les autorités azéris ont atteint leur but tant désiré: les 3 collines toutes entourées de khatchkars ont été transformées en un terrain privé de toute valeur culturelle.
Jadis, plusieurs savants et critiques d’art ont eu la possibilité de voir, d’admirer et d’étudier les obélisques majestueux du cimetière de Djugha. Aujourd’hui, la nouvelle génération de chercheurs et le monde entier a perdu pour toujours la possibilité de connaître Djugha et l’auteur de ce génocide monstrueux est encore Turc; et plus particulièrement Azéris.
Plus de 10.000 manuscrits ont été réduits en cendres à Baghaberd en 1170 par l’amira Turc Eltkuzi, les jeunes turcs ont été les auteurs d’un affreux carnage d’un demi million d’Arméniens, et plusieurs milliers de khatchkars ont été réduits en poussières à Djugha de 1998 à 2005.
Quelle que soit l’époque, la ligne de conduite du genre turc est invariable et identique, et fait malheur au monde entier. Mais jusqu’a quand? Encore combien de temps faut-il qu’on se rappelle les paroles prophétique du grand Victor Hugo: ‘De tous les cotés ruinés et deuil, les Turc ont passés par ici’.
Est-il possible que l’humanité soit incapable de barrer la route aux Turcs?...
P. S. Au début de cette année, en mars 2006, il est devenu clair que les autorités du Nakhitchevan ont fait de l’ancien cimetière de Djugha un point d’appui militaire et un champ de tir.